bsous_oiseauxLa boutique des caresses. Issu du livre de Jacques Salomé, Je t'appelle tendresse. Acquis au festival du livre de Mouans -Sartoux . Certaines devraient s'y reconnaître........ et au moins un lecteur de ce blog.

Elle ouvrit le journal, repéra tout de suite l'annonce " Pas de porte à louer-125 M2 - tout commerce- rue peu passante- plein centre ville-ensoleillement plein sud."

A midi elle avait visité, signé le bail, vu un décorateur. Le soir même- tard dans la nuit- elle inventait un emballage original pour transporter les caresses fragiles. C'était tout simple deux mains ailées formant une "boite d'intimité" légère mais solide et pratique.

Trois semaines plus tard, la "boutique des Caresses "ouvrait ses portes. Elle hésita longtemps sur le nom à donner à ce lieu magique où chacun pouvait venir proposer, offrir ou échanger des caresses en trop, usagées ou trop nouvelles pour être reçues. Elle se décida finalement pour un nom très proche de ses rêves Le Jardin des Caresses.

Cette boutique avait une particularité, rien ne s'y " vendait ", au sens habituel du terme, c'est à dire avec de l'argent/ Tout s'échangeait uniquement par regards, gestes, mimiques ou plus simplement encore par "l'intensité des intentions". Des trocs se faisaient d'élans à désirs, de désirs à offrandes, d'offrandes à rencontres. En effet dans le domaine de la caresse très rapidement les mots deviennent encombrants et inutiles. Aussi les échanges se faisaient-ils comme dans un ballet dont la musique aurait été portée par chaque danseur et la chorégraphie le reflet d'appels et de réponses venus du plus loin des attentes de chacun.

Ici au "Jardin des caresses" chacun pouvait venir avec une caresse non aboutie, une caresse perdue, une caresse mal reçue, pour l'offrir, l'échanger ou simplement l'aérer, lui redonner un peu de vie, la dépoussiérer, par exemple, de ses angoisses et de ses lassitudes.

Certains amenaient leur caresseen promenade, d'autres venaient comparer et d'autres encore s'ingéniaient, en vain, à marchander et à dénigrer....

Il y eut même quelques exhibitionnistes avides d'étaler des caresses dénudées de tout sentiment.

Des pervers aussi, attirés par l'innocence des plus généreux.Mais les plus nombreux furent les pudiques, ceux qui n'osaient montrer leurs besoins ou leurs ressources et les gardaient comme un trésor inestimable et secret au plus profond de leur peur et de leur détresse.

On voyait aussi des capitalistes de la tendresse essayant de s'enrichir encore plus, thésaurisant sans relâche l'ombre même d'une caresse et dépouillant les éternels prolétaires de l'amour. Seuls les sans- logis du coeur, les exclus de la tendresse, ceux qui ne savent pas s'abandonner à la folie des rencontres et qui consomment l'affection - comme leur pain quotidien-avec prudence et parcimonie n'osaient s'approcher de la boutique des caresses.

Vinrent également les affamés du partage, les sous-alimentés du partage, les sous-alimentés de l'âme, les boulimiques du coeur et les obèses de la demande. Et tous ceux qui n'avaient rien à donner, que la violence et le désespoir de leur manque.

Bientôt le "Jardin des caresses" fut le lieu le plus achalandé de la ville. On venait s'y rencontrer pour un plaisir rare, celui de la liberté d'être. Hommes, femmes, enfants, vieillards des deux sexes s'y pressaient.

La boutique, trop petite, débordait sur le trottoir, se répandait dans les rue avoisinantes.

Le quartier devint un immense bazar, le souk de tous les besoins, la foire de toutes les attentes, la brocante des réconciliations, le marché ouvert des relations en réciprocité sans dominants, ni dominés.

Il devint bientôt impossible de stocker toutes ces caresses en attente d'être reçues. Certaines vieilles filles venaient déposer plusieurs fois par jour des caresses devenues aigres parce que retenues trop longtemps. Les anorexiques du recevoir et les diarrhéiques du donner se fuyaient dès qu'ils se croisaient. Des monomanes perclus de rhumatismes réclamaient toujours la m^me caresse, la seule, l'unique, celle de leur rêve le plus fou, celle qu'ils attendaient depuis toujours et qui n'était jamais venue. On voyait m^me certains hommes venir offrir des caresses périmées déjà offertes plusieurs fois.

D'autres , les maquignons de la relation, arrivaient avec des caresses repeintes, habillées de toutes les séductions possibles, accompagnées des gadgets les plus sophistiqués.

Les enfants, ah les enfants, ils inventaient , jouaient avec des caresses nouvelles, proposaient des trocs incroyables......un sourire contre un regard bleu, un calin doux contre un baiser orange, un abandon étoilé contre une respiration silencieuse..............

Les enfants au corps lisse et rond ne s'encombraient pas de caresses inutiles, ils savaient, eux, offrir et recevoir, mais aussi faire circuler et transmuter les sensations en émotions, les émotions en contacts et les contacts en échanges.

Ils réinventaient en riant l'énergie de la vie. Les enfants de tout âge fréquentaient avec un enthousiasme jamais déçu le " Jardin des caresses". ils étaient chez eux dans ce lieu. L'impalpable du désir, le goût du bonheur, l'odeur du bon circulaient dans la "boutique des Caresses", traversaient la rue, inondaient les autres quartiers.

Une émeute eut lieu , un jour où Julie s'était absentée de la boutique, malade d'avoir vu tripoter et passer de main en main, puis déchirer comme un vulgaire coupon de tissu en solde, une de ses plus belles caresses.

Pendant sa convalescence elle comprit que chaque caresse est unique, éphémère et portative comme le bonheur. Elle sentit combien certaines caresses doivent rester secrètes au creux d'une intimité personnelle et comment une caresse pour s'enflammer doit être agrandie par celui qui la reçoit. Elle se rappela avoir lu des années auparavant cette phrase qu'elle n'avait pas comprise alors, "il arrive pafois à la peau de caresser la main..."

Elle découvrait   qu'une caresse naît bien avant la rencontre, mais ne paut vivre et s'épanouir que dans un échange émerveillé et unique.  Car s'il arrive quelquefois à la réalité d'éblouir m^me les rêves les plus fous, il faut beaucoup d'amour pour cela.....................

Ainsi finit l'aventure du "Jardin des Caresses".

Et Julie ne donna plus ses caresses qu'à ceux et à celles à qui elles étaient destinées en priorité.

Parfois

un grand élan gonflait encore sa gorge et ses reins.

L 'émotion de toutes les caresses qu'elle portait en attente faisait étinceler son regardou transformait son geste en abandon, une offrande au bout des doigts.

SI un jour vous rencontrez Julie, alors n'hésitez pas..............

écoutez l'élan de vos propres caresses.blog_fev_022